Actualité·Société

1985 – 2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession, IFOP Focus février 2018

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Ces dernières années, de nombreux observateurs  ont  souligné  le  développement  du communautarisme ethnoreligieux dans certains quartiers,  dans  le  monde  du  travail,  et  même  à l’école.   Si   ce   phénomène   est   bien   réel,   la cohésion  de  la  société  française  est  également mise à mal par un autre processus, moins visible à    l’œil    nu,    mais    néanmoins    lourd    de conséquences.   Il   s’agit   d’un   processus   de séparatisme social qui concerne toute une partie de   la   frange   supérieure   de   la   société.   Les occasions de contacts et d’interactions entre les catégories    supérieures    et    le    reste    de    la population  sont  en  effet  de  moins  en  moins nombreuses.    De    manière    plus    ou    moins consciente   et   plus   ou   moins   volontaire,   les membres   de   la   classe   supérieure   se   sont progressivement     coupés     du     reste     de     la population    et    ont    construit    un    entre-soi confortable.

Cette situation n’est certes pas totalement nouvelle et il ne s’agit pas de glorifier une période révolue où aurait existé  une  osmose  parfaite  entre  les  élites  et  le  peuple. Mais un  processus protéiforme s’est mis en place depuis une trentaine d’années, creusant un fossé de plus en plus béant entre la partie supérieure de la société et le reste de la population. Cette distance croissante explique le fait que les élites  ont  de  plus  en  plus  de  mal  à  comprendre  «la France d’en bas».  Mais  elle  aboutit  également  à  une autonomisation d’une partie des catégories les plus favorisées, qui se sentent de moins en moins liées par un destin commun au reste de la collectivité nationale, au point que certains de leurs membres ont fait sécession.

Avec son modèle social fortement redistributif et un niveau de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde, la France est certes un pays où les inégalités sont moins fortes qu’ailleurs et où les écarts se sont moins rapidement accrus, par exemple lors de la crise économique qui a éclaté en 2008-2009. Néanmoins, on observe un  recul de la mixité sociale conduisant de facto  à  un  repli, voire  à  un séparatisme des catégories supérieures. L’analyse des choix résidentiels est l’un des indicateurs les plus évocateurs, Sous l’effet conjugué de la hausse des prix de l’immobilier, de la tertiarisation du tissu économique des principales métropoles françaises  et  de  la  gentrification  des  anciens  quartiers  ouvriers,  la  diversité  sociologique  s’est considérablement  réduite  dans  les  grandes  villes.  Alors  que  la  part  des  catégories  populaires  chutait fortement, celles des cadres et des professions intellectuelles grimpaient en flèche. Le cas de Paris est de ce point de vue emblématique. Les cadres et professions intellectuelles représentaient  seulement  24,7%  de  la  population  active  parisienne  lors  du  recensement  de  1982.  Cette proportion est passée à 33% en 1990 puis à 36,6% en 1999 pour atteindre 46,4% en 2013. En l’espace de trente ans, leur poids a donc quasiment doublé quand, dans le même temps, la proportion des employés et des ouvriers était quasiment divisée par deux.

Il est vrai qu’il a toujours existé des quartiers bourgeois et des quartiers populaires dans la capitale, et que les différents  milieux  sociaux  ne  se  mélangeaient  pas.  Mais,  du  fait  de  cette  modification  très  profonde  des équilibres sociologiques et du poids pris par les catégories favorisées, leurs membres, non seulement n’ont pas vocation à se mélanger avec les personnes de milieux populaires, mais, souvent, n’ont  même  plus l’occasion ou la nécessité de les côtoyer ou de les croiser. Les ouvriers et employés (en bonne partie issus de l’immigration) qui demeurent dans la capitale sont cantonnés dans les quartiers d’habitat social situés en bordure du périphérique ou dans une partie de l’Est parisien. Hormis ces enclaves populaires, l’espace de vie des  catégories  socio-professionnelles favorisées (CSP+) s’est considérablement dilaté pour correspondre aujourd’hui à la majeure partie de la capitale et une partie de la banlieue  ouest.  Disposant  dans  ce  vaste territoire à la fois de logements, de commerces, d’espaces culturels et de loisirs et de lieux de travail, les CSP+ vivent de plus en plus en autarcie. Évoluant dans un environnement façonné en fonction de leurs besoins, les membres des classes favorisées développent un grégarisme social et un système de valeurs de plus en plus homogène.

À l’instar de ce que Christopher Lasch a analysé aux États-Unis, le séparatisme social qui s’est développé en France  dans  les  catégories  les  plus  favorisées  et  diplômées  de  la  population  au  cours  des  trente  dernières années a progressivement engendré chez elles un recul du sentiment d’appartenance àla communauté nationale et de proximité avec elle. Vivant de plus en plus en vase clos, avec peu d’interactions avec les autres parties de la population, ces élites ont de plus en plus de mal à comprendre le reste de la société. Les réactions et  les  comportements,  notamment  au  plan  électoral,  des  milieux  populaires  et  des  classes  moyennes, échappent souvent à leur entendement. Elles sont de plus en plus régulièrement surprises et inquiètes face au fossé idéologique qui s’est ainsi creusé. Ce n’est pas un hasard sila formule «France d’en haut et France d’en bas» a été lancée par Jean-Pierre Raffarin au lendemain de l’élection présidentielle de 2002. Il s’agissait de rendre compte du choc provoqué par l’élimination de Lionel Jospin et la qualification de Jean-Marie Le Pen, symbolisant le ressentiment anti-élites d’une France d’en bas. Si cette expression est apparue au début des années 2000 et a fait florès, c’est qu’elle entrait en résonance avec ce phénomène sociologique, qui a débuté dans le courant des années 1980 et connu une accélération au tournant des années 2000.Trois ans plus tard, en 2005, éclate un nouveau coup de tonnerre avec la large victoire du non au référendum sur le Traité  constitutionnel européen: 62%  des  cadres  et des  professions intellectuelles votent  oui contre seulement45% de l’ensemble de la population, au sein de laquelle 38% des employés et 26% des ouvriers. La fracture est béante et les catégories favorisées sont interloquées Par l’ampleur de la victoire du non. Cet état de sidération est un signe parmi d’autres de cette déconnexion d’une large partie des élites au sens large. Pour  reprendre  la  formule  de  Thomas  Frank,  elles  vivent  de  plus  en  plus  «comme  des  touristes dans leur propre pays »

L’engouement d’une partie de la classe dirigeante pour le  livre  de  Yuval  Noah  Harari Homo  Deus Une  brève  histoire  de  l’avenir constitue  un  symptôme supplémentaire de cette aspiration sécessionniste d’une partie de nos élites. Dans ce livre, l’auteur explique que la dernière frontière de l’humanité, à savoir l’immortalité, sera bientôt à portée de main du fait du progrès scientifique et technologique. Mais, poursuit-il, les prouesses du transhumanisme seront réservées aux happy few,  qui  n’auront  objectivement  aucun  intérêt  à  se  préoccuper  du  sort  du  reste  de  la  société: «Contrairement au XXe siècle, où les élites avaient tout intérêt à régler les problèmes des pauvres parce qu’ils étaient   militairement   et   économiquement   vitaux,   au   XXIe siècle   la   stratégie   la   plus   efficace   (bien qu’implacable) pourrait être de se débarrasser des voitures inutiles de troisième [à savoir les classes populaires et  des  pans  entiers  de  la  classe moyenne] et  de  foncer  avec  les  seules  voitures de  première  [les  catégories supérieures].

Plantu 1

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